Quand le repli cache parfois un besoin vital de souffler
Dans mon cabinet, je rencontre souvent des femmes qui ont beaucoup donné : à leurs enfants, à leur famille, à leur travail, à leur entourage. Et puis un jour, quelque chose coince. Elles se replient, n’ont plus d’élan, se sentent fatiguées, irritables ou tristes… sans toujours comprendre ce qui leur arrive.
C’est l’histoire de Laurette.
Une maman fatiguée
C’est l’histoire de Laurette, une femme souriante et décidée qui entre dans mon cabinet.
À peine installée, elle m’annonce :
« Je viens vous voir parce que je ne me reconnais pas. Je suis molle, j’ai la flemme. Je fais moins de choses. Et puis j’ai développé une peur du sang. Le problème, c’est que je ne profite pas de la vie. Et cela fait des mois que ça dure. J’ai 62 ans, je pourrais prendre ma retraite. Mais non, je préfère travailler. J’ai oublié mes passions. En juillet dernier, j’ai eu une rupture, après 15 ans de relation. J’ai été déçue parce que j’ai beaucoup donné pour cette histoire. »
Laurette a une bonne situation qui lui permet de bien vivre. Elle a élevé trois enfants seule. Aujourd’hui, ils ont 35, 32 et 30 ans. Chacun a un bon métier. Une fille divorcée, très présente dans sa vie. Une autre avec un gros job hyper stressant, très présente aussi puisqu’elle l’appelle tous les soirs… Un fils qui fait sa vie et qui va bien.
La dame continue :
« J’ai perdu mon estime de moi. Je réfléchis beaucoup. J’ai perdu le goût de m’occuper de moi. Et puis cette rupture… Cette histoire m’a fatiguée. Et je suis triste que ce soit fini. J’ai toujours des ruptures… Quand je dois faire des choses pour moi, je suis un légume. Et puis y’a plein de bricoles qui me pourrissent la vie : la santé, le dentiste… »
Elle revient sur sa peur du sang, qui l’empêche de prendre ses rendez-vous médicaux. Elle me dit avoir peur de se vider de son sang, et que c’est idiot parce qu’elle ne va pas se vider de son sang quand même.
Arrivée à ce stade de la découverte, je cherche les exceptions.
« N’y a-t-il pas des moments où cela va bien quand même ?
— Si, avec mes enfants j’y arrive. Pour eux, j’ai la force de faire des choses. Mais ils me fatiguent. L’autre jour, ils m’ont emmenée à Compiègne pour que je visite des maisons pour ma retraite. Je n’avais aucune envie d’être là. Je n’ai absolument pas envie de bouger de mon appartement, que j’adore et dans lequel je me sens si bien. Ils me mettent une pression d’enfer. Moi, je n’ai aucune envie de parler retraite. Penser à la retraite, c’est triste. C’est vieillir seule.
— Mais pourquoi avoir accepté cette journée alors ?
— Je ne sais pas… Je me laisse faire… Et puis tous les jours, ce coup de fil de ma fille, je n’en peux plus. C’est quand ça l’arrange, elle me verse tout son stress, me donne des ordres et raccroche. Elle ne me demande même pas comment je vais ! Et ma cadette, elle est souvent chez moi parce que j’habite à côté de son travail. Mais parfois, je préférerais être seule. Moi, j’ai beaucoup donné. Je les ai élevés seule, mes enfants. J’aimerais bien être tranquille.
Mais je ne fais rien, je reste chez moi. Il y a des week-ends où je n’ai rien fait. Je ne m’occupe de rien. Je ne fais pas ce que me disent mes enfants. “Mais qu’est-ce que tu attends pour réfléchir à la suite, Maman ?” résonne dans ma tête… »
Laurette est écrasée par les injonctions de son entourage — en particulier celles de ses enfants — et elle n’en peut plus. Cela saute aux yeux. Et ce repli dont elle se plaint, finalement, ce sont aussi des moments qui la protègent de l’extérieur.
Nous avons un échange où je tente ce que nous appelons dans notre jargon quelques « recadrages » : après 30 ans de don de soi, on a peut-être juste envie de profiter d’être seule dans son salon, non ?
Ma cliente acquiesce aussitôt :
« OUI ! Ça fait 10 ans que je devrais être tranquille normalement ! »
En effet. Au cours de la discussion, je lui démontre qu’elle va devoir apprendre à mettre des limites. Expérimenter petit à petit le fait de dire non. Mécaniquement, elle aura moins ce besoin de repli qui la cloue sur le canapé.
Mais bon, ce n’est pas facile. Si c’était facile, elle l’aurait déjà fait. Elle n’aurait pas attendu d’être au bord du burn-out parental après 35 ans de bons et loyaux services !
« Laurette, vous allez vous en sortir. J’aimerais que vous fassiez ce que je vous demande. On va y aller doucement. Vous allez observer les interactions avec vos filles et prendre des notes, on regardera cela de plus près dans 15 jours. De plus, je vous demanderai de passer du temps chez vous, à ne rien faire, parce que visiblement, vous en avez besoin. »
Souriante et joyeuse, cette dame quitte mon cabinet après avoir convenu d’un rendez-vous deux semaines plus tard.
Quinze jours plus tard
À peine installée dans le fauteuil de mon cabinet, elle se lance :
« J’ai beaucoup de choses à vous raconter. Je me suis rebiffée ! Le soir même, j’ai commencé à reprendre ma fille qui m’engueulait au téléphone. Je lui ai rétorqué que si elle m’appelait pour être désagréable, autant qu’elle ne m’appelle pas ! Et qu’elle devait arrêter d’être méchante. Elle m’a dit que je ne comprenais rien et qu’elle devrait m’enregistrer. Et que c’est moi qui la prends pour une conne.
Pendant trois jours, pas de coup de fil. Ça m’a fait du bien. Puis vendredi, j’ai reçu un gentil message de ma fille qui me racontait son rendez-vous chez le dentiste. Et puis dimanche, on s’est parlé au téléphone. C’était chouette. J’ai passé un bon moment.
Bon, et puis y’a eu mon autre fille aussi. Je vous raconte. Je dois garder ses deux enfants pendant quatre jours la semaine prochaine. Alors moi, j’ai prévu un programme. Et j’ai organisé une visite chez des amis à moi qu’elle n’aime pas. Elle m’a demandé d’annuler le projet, qu’elle ne voulait pas que ses enfants aillent chez ces gens. Alors là, je lui ai dit que si elle n’était pas contente, eh bien je pouvais aussi ne pas garder ses enfants, et qu’elle se débrouille sans moi ! »
Laurette me raconte que sa fille Clémence s’est radoucie aussitôt. Elle a dû sentir le ton affirmé de sa mère et elle a même reconnu :
« Oui Maman, tu fais comme tu veux quand tu es avec mes enfants. »
Laurette était très contente d’elle. Voici ce qu’elle a observé : qu’elle pouvait se faire respecter.
Elle a passé du temps chez elle, elle était bien et elle s’est reposée. Et elle se dit qu’elle pourrait reprendre le sport. Je lui ai dit que oui, évidemment, faire de l’exercice fait du bien. Mais il faut qu’elle y aille doucement. Si elle amorce le sport, elle laisse tomber les vêtements et le maquillage qui lui coûtent en effort. Techniquement, si je respecte le modèle de Palo Alto, je la freine.
Ensuite, nous avons parlé de sa peur du sang. Là aussi, avec mes outils de communication issus du modèle de Palo Alto, je l’ai emmenée avec douceur à affronter ses peurs. À tirer le fil jusqu’au bout. Trop souvent, on ne regarde pas nos peurs en face, et cet exercice fait beaucoup de bien.
Avant de nous quitter, j’ai donné ses tâches à Laurette : garder le cap avec ses filles dans le fait de poser ses limites. Et quand sa peur du sang arrive, juste se dire :
« Ah, voici, c’est ma peur qui se manifeste. »
Juste la reconnaître, la regarder un peu en face, et surtout ne pas discuter avec elle.
Un mois plus tard
« C’est bon, mes filles ont compris. Elles sont très prudentes avec moi, et gentilles. Elles ne me poursuivent plus. J’ai demandé aux trois qu’ils arrêtent de me parler de la retraite. Je n’ai aucune envie de quitter mon travail. J’adore ce que je fais, je bosse dans l’immobilier avec de jeunes femmes vachement sympas. D’ailleurs, c’est ma collègue qui m’avait donné vos coordonnées… »
Laurette se débrouille pour faire trois marches dans la semaine. Cela lui fait du bien. Et puis elle porte ses robes. Elle en a tellement, des robes !
Quant à la peur du sang, celle-ci est beaucoup moins présente.
« Cela va peut-être disparaître tout seul ? » me demande-t-elle.
On ne sait pas. Peut-être qu’elle sera toujours un peu là. Mais tant qu’elle ne l’empêche pas d’aller chez le dentiste, ce n’est pas si grave. Eh bien justement, me dit-elle, elle a pris rendez-vous chez le dentiste !
Nous nous sommes quittées chaleureusement après cette dernière séance. Je suis là si besoin, mais à ce stade, elle n’a plus besoin de mon aide.
Ce que cette histoire montre
Savoir mettre des limites est important pour les jeunes grands-mères. Laurette n’est pas un cas isolé. Nombreuses sont ces femmes de 60 ou 70 ans qui franchissent les portes de mon cabinet parce qu’elles sont trop sollicitées, dans le repli ou beaucoup trop nerveuses… Mais pour en sortir, il va falloir prendre des risques. Est-ce qu’elles sont prêtes à voir leurs enfants déçus ou inquiets ?
Ces femmes me touchent. Elles découvrent sous mes yeux curieux qu’elles peuvent enfin penser à elles. Et profiter de la vie.
Voilà aussi pourquoi on parle de thérapie brève : parfois, on a juste besoin d’un petit coup de pouce pour faire quelques réglages et continuer son chemin sans avoir besoin d’aller longtemps « chez le psy ».
C’est toute la noblesse de la thérapie selon le modèle de Palo Alto. On ne crée pas de dépendance. On accompagne à un moment où les personnes ne s’en sortent plus toutes seules. C’est une méthode responsabilisante. La discussion dans le cabinet est technique, on parle de « dialogue stratégique ». J’utilise un langage bien spécifique, que j’ai appris et que je pratique depuis longtemps, ce qui permet une certaine maîtrise.
Certaines thérapies sont parfois plus longues, bien sûr. J’accompagne aussi des personnes avec des troubles très douloureux : phobies d’impulsion, dépression, TCA, TOC… qui prennent, certes, un peu plus de temps.
Parfois, les gens viennent aussi pour démêler une situation bloquée à cause des relations. Là aussi, le modèle de Palo Alto est particulièrement intéressant dans la résolution des problèmes relationnels.
